Yvon: La danse des Femmes, 1977

Dette er moderne oversættelse / gendigtning forfattet af Anne-Marie og Jacques-Paul-Sosthène Yvon.

Den oprindelse tekst blev udgivet af Guy Marchant i 1491. Teksten der bringes her, er en oversættelse af kolofon, ballader og især: Kvindenes dans fra La Danse Macabre. Underligt nok har Yvon ikke oversat de latinske tekster, sådan som de gjorde for mændenes dans.

Tak til Johnatan Marin for transskribering af teksten.

Ici commence la danse macabre des femmes
  Toute historiée et augmentée
De nouveaux personnages
Avec plusieurs dits moraux
Qui sont enseignement de bien vivre
  Pour bien mourir.


LE RÉCITANT

Dans ce miroir mirez-vous, femmes,
Et de tout cœur vous appliquez
A penser à vos pauvres âmes
Qui désirent être sauvées.
Ici-bas n'est pas la maison
Où vous devez être toujours :
Mort met tout à destruction,
Grand ou petit meurt chaque jour.

Que vous ayez noblesse, honneur,
Ou bien richesse ou pauvreté,
Que soyez dame de valeur
Ou femme de mendicité,
Mort vous traite avec équité,
Mais autant d'une part que d'autre,
Sans avoir merci ni pitié :
Ce jour prend l'une et demain l'autre.


LE PREMIER MÈNESTREL

Venez, dames et damoiselles
Du siècle et de religion,
Veuves, mariées et pucelles
Et toutes sans exception,
De quelconque condition,
Toutes danserez cette danse :
Vous y viendrez, veuillez ou non.
Qui est sage souvent y pense.

LE DEUXIÈME MÈNESTREL

Que sont vos corps, je vous demande,
Femmes jolies, si bien parées ?
Tenez pour sûr qu'ils sont la viande
Qu'un jour aux vers sera donnée.
Des vers sera donc dévorée
Votre chair si fraîche et si tendre,
N'en restera nulle bouchée,
Vos vers, après, deviendront cendre.


LE TROISIÈME MÈNESTREL

Compagnon, tu dis vérité
A ces femmes pleines d'orgueil :
Leur corps, un jour, sera gibier
Pour vers puants, dans le cercueil.
Comment pourraient y échapper ?
Or ni argent, rien n'y fera.
Nenni, elles sont abusées.
Qui ne s'amende se perdra.

LE QUATRIÈME MÈNESTREL

Femmes, mirez-vous dans ce tas
D'ossements de gens trépassés !
Ils ont connu divers états
Au monde, dans le temps passé,
Et maintenant sont entassés
L'un sur l'autre, gros et menus.
Pensez-y ! ainsi vous serez,
La chair pourrie, les os tout nus.


LA MORT

O noble reine à beau corsage,
Au maintien joyeux et plaisant,
Le Grand Maître m'a donné charge
De vous emmener maintenant.
Comme il est juste, assurément,
Cette danse commencerez :
Faites votre devoir céans.
Vous qui vivez, ainsi ferez.

LA REINE

Cette danse m'est bien nouvelle
Et j'en ai le cœur tout surpris.
Par Dieu ! quelle dure nouvelle
Pour gens qui n'en ont rien appris !
Las ! en la mort tout est compris,
Reine, dame, grande ou petite,
Les plus grands sont les premiers pris.
Devant la mort point n'est de fuite !


LA MORT

Suivez, madame la duchesse,
Vous viens quérir et pourchasser.
Ne pensez plus à la richesse,
A biens et joyaux amasser.
Aujourd'hui vous faut trépasser
Car de votre vie c'en est fait.
C'est folie de tant embrasser.
On n'emporte que ses bienfaits.

LA DUCHESSE

Je n'ai pas encore trente ans !
Hélas ! à l'heure où je commence
A savoir ce qu'est le bon temps,
Mort me vient ôter ma plaisance !
J'ai amis et grande puissance,
Douceurs, plaisirs, gens à souhait,
Aussi, peu me plaît cette danse.
Pour riches, mort est sans attrait.


LA MORT

Or çà, madame la régente,
Qui avez renom de bien dire,
Sauter, danser, être plaisante,
De tous êtes le point de mire :
Vous savez faire les gens rire
Et tous vos amis festoyer.
Il vous faut soumettre à l'empire
De mort qui fait tout oublier.

LA RÉGENTE

Quand me souviens des tambourins,
Noces, fêtes, harpes, trompettes,
Ménestrels, flutes et festins,
Des bonnes chères que j'ai faites,
Je vois bien que ces amusettes
En temps de mort n'ont point de place
Et ne sont que pauvres emplettes.
Car, fors l'amour de Dieu, tout passe.


LA MORT

Gente femme de chevalier
Qui tant aimez fêtes et chasses,
Il va falloir vous équiper
Et sur-le-champ suivre mes traces.
C'est bien chasser quand on pourchasse
Chose a son âme méritoire,
Car plus que tout mort est tenace.
Cette vie est bien transitoire !

LA FEMME DU CHEVALIER

Si tôt mourir point ne croyais !
Comment cela ? Hier j'ai diné
Sur l'herbe verte, en la saulaie,
Et mon épervier j'ai baigné !
En rien ne se faut plus fier.
Que sont les choses de ce monde ?
Rire ce jour, demain pleurer.
Quand finit la joie, deuil abonde.


LA MORT

Dame abbesse, vous laisserez
L'abbaye qu'avez tant aimée.
Fort peu de bien emporterez.
Plus ne serez Dame appelée !
Votre crosse d'argent dorée
Une de vos sœurs portera
Qui après vous sera sacrée,
D'autrui vient tout, autrui l'aura.

L'ABBESSE

Hier, mon service célébrais
En mon église, comme abbesse,
Et ma crosse d'argent portais
A matines et à la messe.
Aujourd'hui, il faut que je laisse
Abbaye, et crosse, et couvent !
Mon Dieu ! ce pauvre monde, qu'est-ce ?
On est surpris par mort souvent !


LA MORT

Dame, pliez vos gorgerettes,
Il n'est plus temps de vous farder.
Vos bonnets, bandeaux, collerettes
Ne vous pourraient ici aider.
Beaucoup ont eu tort d'avoir cru
Que la mort respecte l'habit.
Chacun y songer eût bien dû !
Souvent l'habit femme séduit.

LA FEMME DE L'ECUYER

Las ! quel mal ai-je fait ou dit
Pour perdre d'un coup tant de biens ?
J'avais acheté au lendit
Du drap qu'en rouge j'aurais teint.
J'aurais eu une robe verte
Au premier jour de l'an qui vient.
Mais mon emprise est découverte :
Tout ce qu'on rêve point n'advient !


LA MORT

Si avez sans restriction,
Fidèle à la religion,
Tout votre temps bien servi Dieu
Qui vous avait ainsi vêtue,
Celui qui tous biens rétribue
Vous donnera, en temps et lieu,
Récompense loyalement.
Tout bienfait requiert bon paiement.

LA PRIEURE

Suis entrée en religion :
De servir Dieu j'avais désir ;
En cloître, par dévotion,
Disais mes heures à loisir.
La mort est venue me saisir,
Du monde n'ai point le regret.
De moi fasse Dieu son plaisir.
Nous faut prendre mort de bon gré.


LA MORT

Venez après, ma damoiselle,
Et serrez tous vos affiquets.
Que vous sert d'être laide ou belle ?
Vous faut laisser dits et caquets.
Vous n'irez plus en ces banquets
Où fleure si bon l'eau de rose,
Et les tournois plus ne verrez :
Femmes font faire tant de choses !

LA DAMOISELLE

Que me valent mes beaux atours,
Mes habits, jeunesse, beauté,
Quand dois tout laisser, le cœur lourd,
Contre mon gré et volonté ?
Mon corps sera bientôt porté
Aux vers et à la pourriture.
Ne pourrai danser ni chanter.
La joie du monde bien peu dure !


LA MORT

Et vous, la femme du bourgeois,
Point ne pouvez vous récuser !
Il est forcé que chacun voie
Comme maintenant vous voyez.
Vos beaux corsages empesés
N'y feront rien, ni vos ceintures !
Plus d'un homme s'y est trompé.
En toute chose il faut mesure.

LA BOURGEOISE

Mes collerettes et pelisses
Ne m'exemptent point de la mort.
Mais mes grandes joies et délices
Pour lors me donnent du remords :
Ma conscience fort me mord
Car les folies de ma jeunesse
Me causent maintenant du tort.
A la fin, joie tourne en tristesse !


LA MORT

A vous, la veuve, maintenant !
Et dépêchez-vous de venir !
Vous voyez les autres devant :
Il convient une fois finir.
C'est belle chose de tenir
L'état où l'on est appelée
Et toujours se bien maintenir :
La vertu partout est louée.

LA VEUVE

Depuis que mon mari mourut
J'ai eu à faire grandement
Et sans qu'aucun me secourût.
Gardée fus par Dieu seulement.
Beaucoup d'enfants encore j'ai
Qui sont jeunes et non pourvus,
J'en ai grand-pitié ; mais jamais
Dieu ne laisse gens dépourvus.


LA MORT

Allons, passez, gente marchande,
Et ne songez plus à peser
La marchandise qu'on demande :
C'est folie de vous attarder,
A votre âme eussiez dû penser.
Le temps s'en va, heure après heure,
Rien n'est tel que d'en bien user.
Mérites et bienfaits demeurent.

LA MARCHANDE

Qui veillera sur ma boutique
Tandis que je vais trépassant ?
Las ! mes gens perdront ma pratique
En s'amusant à mes dépens.
Adieu, ma balance et ma chaise
Où j'ai eu les yeux diligents
Pour fausser le poids à mon aise !
Avarice trompe les gens.


LA MORT

A vous, madame la baillive !
Vos caquets tenus en l'église
Ont jugé, en paroles vives,
Beaucoup de gens, à votre guise.
Maintenant, je vous viens saisir,
Pour mettre une autre en votre lieu,
Car aujourd'hui devez mourir.
Point ne se faut jouer de Dieu !

LA BAILLIVE

Que femme veuille apprécier,
La coutume n'est pas nouvelle !
Souvent se mêle de juger
Les faits d'autrui et non pas d'elle.
Chacune se répute telle
Que ce qu'elle fait est bien fait,
Qu'oncques mal ne fut dit par elle.
Au monde il n'est rien de parfait.


LA MORT

Pour vous montrer votre folie,
Et qu'on doit à la mort veiller,
çà, la main, mariée jolie !
Allez-vous-en déshabiller.
De rien ne faut plus vous soucier,
Vous coucherez en autre lieu
Rien ne sert de se tourmenter.
Merveille que les faits de Dieu !

L'EPOUSÉE

En ce jour où j'avais désir
De quelque joie être saisie
Je n'ai que deuil et déplaisir :
Il faut que je quitte la vie !
Pourquoi de moi as-tu envie,
O mort qui me prends tout à coup ?
De quelle faute suis punie ?
Mais il faut louer Dieu de tout.


LA MORT

Femme nourrie en mignotise
Qui dormiez jusques au dîner,
On va chauffer votre chemise,
Il est grand temps de déjeuner.
Vous n'eussiez jamais dû jeûner
Car vous êtes bien maigre et vide !
Pour demain viens vous assigner :
Plus qu'on ne croit mort est rapide.

LA COQUETTE

Pour Dieu ! que l'on m'aille quérir
Médecin ou apothicaire !
Et comment me faut-il mourir ?
Je laisse à regret mes affaires,
Anneaux, robes, neuf ou dix paires !
Ce moment-ci m'est trop aigret.
Que vaine gloire est donc précaire !
Femme comblée meurt à regret.


LA MORT

Douce fille et belle pucelle
N'ayez pas souci de laisser
La misère de vie mortelle.
Chacun doit un jour trépasser.
Qui voudrait bien tout posséder
N'est sûr ni ferme en aucun lieu :
Lui faut son salut seul chercher.
Virginité plaît bien à Dieu.

LA PUCELLE

En ce siècle, jeunes ni vieux
Ne sont en grande sûreté,
De larmes sont souvent les yeux
Pleins, par soucis ou pauvreté.
Si l'on connait joyeuseté
Ce n'est qu'après quinze douleurs ;
Pour un bien, double adversité,
Plaisir mondain finit en pleurs.


LA MORT

Nous direz-vous rien de récent,
Madame la théologienne,
Du Vieux ou Nouveau Testament ?
Vous voyez comme je vous mène,
Bien que soyez jà ancienne.
Il fait bon tout ceci admettre
Et à bien mourir mettre peine.
C'est beaucoup que de se connaître.

LA THÉOLOGIENNE

Femme ayant érudition
Veut qu'on la loue et qu'on l'écoute,
Comme morues du Petit-Pont
Qui ont grands yeux et ne voient goutte.
Sage est d'apprendre simplement,
Qui trop veut savoir est un sot.
Monter haut coûte cher souvent.
Chacun s'abuse à son propos.


LA MORT

A vous, nouvelle mariée,
Qui avez mis votre désir
A danser et être parée
Pour la fête et pour le plaisir.
En dansant je vous viens saisir :
Aujourd'hui sont vos funérailles.
Mort ne vient jamais à plaisir,
Joie s'en va comme feu de paille.

LA JEUNE MARIÉE

Las ! six mois ne sont encor pas
Depuis que je tiens mon ménage !
Pourquoi si tôt passer le pas ?
Ce ne m'est pas douceur, mais rage.
J'avais désir en mariage
De réussir monts et merveilles,
Mais la mort de trop près me charge.
Petit vent abat grande treille.


LA MORT

Femme grosse, prenez loisir
De songer à vous, il est temps !
Ce jour mourrez, c'est le plaisir
De Dieu et son commandement.
Allons pas à pas, doucement,
Confiez votre cœur aux cieux,
Mais n'ayez peur aucunement :
Dieu ne fait rien que pour le mieux.

LA FEMME ENCEINTE

N'aurai pas le bonheur promis
De mon premier enfantement !
J'en recommande à Dieu le fruit
Et mon âme pareillement.
Las ! je croyais, bien autrement,
Connaître la joie d'être mère !
Mais tout va fort piteusement.
La fin du bonheur est amère !


LA MORT

Dites, jeune femme à la cruche,
Vous qu'on dit bonne chambrière,
Répondez au moins quand on huche
Sans faire si rude manière !
Vous n'irez plus à la rivière
Jaser, non plus qu'à la fenêtre.
Voici votre journée dernière.
Aussi tôt meurt servant que maître.

LA CHAMBRIÈRE

Quoi ! Ma maitresse avait promis
Me marier et m'enrichir !
Et puis j'ai bien d'autres amis
Qui l'aideront à m'établir !
Las ! m'en irai-je sans rien faire ?
J'en appelle ! On me fait du tort !
Aussi, je ne saurais me taire.
Peu de gens désirent la mort.


LA MORT

Connaissez-vous, dame l'hôtesse,
Un bon lieu où pourrais loger ?
Aidez-moi, je suis en détresse
Car nul ne me veut héberger.
Mais j'en ferai tant déloger
Qu'on reconnaîtra mon enseigne !
Il faut mourir, pour abréger.
Ce que l'un perd, l'autre le gaigne.

L'HÔTESSE

En la mort n'est point d'amitié,
Car n'écoute nulle requête :
Or, argent, prière, pitié !
C'est en vain qu'on s'en rompt la tête.
Qui veut lui résister est bête.
La mort n'a nulle complaisance
Et faut tous danser à sa fête
Quand Dieu en donne la sentence.


LA MORT

Ma damoiselle du passé
Qui portez anciens atours,
Pour vous, est temps de trépasser,
Nature en vous a pris son cours !
Vous ne pouvez vivre toujours.
Je vais devant, et me suivez,
Ne faites point de longs détours.
De la mort vieilles gens sont près.

LA VIEILLE DAMOISELLE

Voici que mon temps est passé !
Mais j'aime mieux ainsi mourir
Que revivre tout mon passé
Et tant de misères subir !
J'ai vu de pauvres gens souffrir
Et autres choses que je tais !
Enfants, pour bien vivre et mourir,
Il n'est plus grand bien que la paix.


LA MORT

Femme de grand-dévotion
Fermez vos heures et matines
Et cessez contemplation
Car vous n'irez plus à matines.
Si vos prières sont bien dignes
Elles seront comptées par Dieu,
Rien ne valent soupirs ni signes,
Bonnes œuvres en tiennent lieu.

LA CORDELIÈRE

Je remercie le Créateur
Qui veut bien m'appeler à lui
Et je loue le bon Rédempteur
Des biens dont sur terre ai joui.
Aux tentations j'ai fait guerre
Et elle est bien dure à mener,
Mais Dieu écoute les prières.
Servir Dieu est vivre et régner.


LA MORT

O femme dont l'accueil aimable
Réjouissait tant d'invités,
Aviez acquis amis de table
Pour parler de joyeusetés !
Temps n'est plus ce qu'il a été,
Le bavardage ici ne sert
Car il n'est rien que vanité !
Faire du bruit est ne rien faire.

LA FEMME D'ACCUEIL

Aujourd'hui, parents et amis
Nous promettent monts et merveilles,
Mais quand par la mort nous voient pris
Ils s'en vont tous baissant l'oreille
Et sont aussi sourds que les feuilles
Que le vent chasse deux par deux :
Leurs serments de même s'effeuillent :
Faux amis ne sont généreux.


LA MORT

Nourrice, à vous ! Ce bel enfant,
Malgré son joli mantelet
Et son beau bonnet à rubans,
Ne le mènerez plus jouer !
Allons ! délogez sans tarder !
Car tous deux vous mourrez ensemble.
Plus ne le pouvez protéger :
La mort prend tout quand bon lui semble.

LA NOURRICE

A cette danse faut aller
Comme prêtres à l'assemblée.
J'aurais bien voulu reculer
Mais déjà suis contaminée :
Entre mes bras, par mon haleine,
Cet enfant meurt d'épidémie.
C'est grand-pitié que mort soudaine,
Le temps ne peut être remis.


LA MORT

Point ne vous laisserai derrière,
Suivez-moi et prenez ma main ;
Sachez bien, gentille bergère,
Qu'ici on va main dans la main.
Aux champs n'irez soir et matin
Veiller brebis ni garder bêtes.
Rien ne sera de vous demain.
Après les veilles sont les fêtes.

LA BERGÈRE

Je quitte l'ami familier
Qu'avec regrets je me rappelle !
Plus n'aurai chapeaux d'églantier
Car voici piteuse nouvelle !
Adieu, bergers et pastourelles,
Et les beaux champs que Dieu fit naître !
Adieu, fleurs et roses si belles !
Il faut tous obéir au Maître.


LA MORT

Venez, pauvre vieille aux béquilles
Qui ne vous pouvez soutenir !
La vie ne vous fut point gentille
C'est pourquoi il vous faut venir.
Dans l'autre vie où vous allez
Votre souffrance et vos misères
A grand bien vous pourront mener :
Dieu donne gloire à qui espère.

LA FEMME AUX BÉQUILLES

Je suis bien vieille et ne vois goutte,
Aussi ne crains guère la mort.
Dix ans déjà que j'ai la goutte
Et maladie me pèse fort !
Mes amis ont mon bien à tort
Et je n'ai pas deux sous vaillants.
Dieu seul est tout mon réconfort.
Après la pluie vient le beau temps.


LA MORT

Eh ! pauvre femme de village,
Suivez mes pas sans plus tarder !
Plus ne vendrez œufs ni fromages,
Allez votre panier vider !
Si vous avez bien supporté
Pauvreté, souffrance et malheur,
Vous pourrez vous bien racheter :
A chacun selon sa valeur !

LA VILLAGEOISE

Je prends la mort, vaille que vaille,
Avec bon gré et patience.
Francs archers ont pris ma poulaille
Et j'ai perdu ma subsistance.
Personne aux pauvres gens ne pense,
Entre voisins n'est charité.
Chacun veut vivre dans l'aisance,
Nul n'a cure de pauvreté.


LA MORT

Et vous, dame si bien parée,
Vous avez vendu maints surplis
D'argent votre poche est bourrée
Et en sont vos coffres remplis.
Tous vos souhaits sont accomplis
Mais vous laisserez tout derrière.
Selon la robe on fait le pli.
Chaque potage a sa cuillère.

LA VIEILLE

A mes actions bien reconnaître
Je n'ai pas vécu sans reproches :
J'ai souvent dépouillé mon maître
Comme un coquin qui tout empoche.
J'ai souvent mis ses fûts en perce,
L'ai fait dépenser à ma guise,
Mais maintenant mort me renverse.
Tant va pot à l'eau qu'il se brise.


LA MORT

Approchez-vous, la revendeuse !
Et ne tentez pas de traîner !
Nuit et jour étiez soucieuse
De gagner pour être honorée.
Honneur est de pauvre durée
Et disparait en moins d'une heure.
Au monde n'est chose assurée,
Qui rit au matin au soir pleure.

LA REVENDEUSE

J'avais hier gagné deux écus
Qu'avais soustraits subtilement,
Mais ne sais où les ai perdus :
Argent acquis mauvaisement
Ne fait nul bien assurément.
Hélas ! je meurs ! Quel piteux mets !
Je veux prêtre hâtivement
Car il vaut mieux tard que jamais.


LA MORT

Femme de petite vertu
Ne connaissant que volupté,
Avez mené vie dissolue
En tout temps, hiver comme été.
Ayez le cœur épouvanté
Car vous serez de près tenue :
Pour méfaire on est tourmenté ;
Péché nuit quand on continue.

LA FILLE DE JOIE

A ce péché me suis soumise
Par volupté désordonnée.
Pendus soient ceux qui m'y ont mise,
Et à misère abandonnée !
Las ! si j'eusse été bien menée
Dans ma jeunesse, sagement,
Jamais ne m'y fusse donnée !
La fin suit le commencement.


LA MORT

Venez çà, garde d'accouchées !
Maints grands repas avez servis
Sous des courtines attachées
Où pendaient beaux bouquets fleuris...
Tant d'argent y fut dépensé,
Tant de mots dits que c'est un songe !
Tout cela sera cher payé :
Du péché le souvenir ronge.

LA GARDE D'ACCOUCHÉES

J'ai dressé banquets avec soin
Pour les compères et commères.
On y mangeait pâte de coing,
Friandises, tartes légères,
Mille fois on fit bonne chère.
Mais dès qu'on a ôté la table
Personne ne s'en souvient guère.
Joie de manger est peu durable.


LA MORT

Approchez-vous, gente fillette,
Baillez-moi votre bras menu !
Il faut que sur vous la main mette :
Votre dernier jour est venu.
Mort n'épargne gros ni menu.
Grand ou petit, tout lui est un.
De tout payer on est tenu.
La mort est commune à chacun.

LA JEUNE FILLE

Ah ! ma mère, je suis happée !
Voici la mort qui me transporte !
Pour Dieu ! qu'on garde ma poupée,
Mes cinq pierres, ma belle cotte !
Quand elle vient, tout elle emporte,
Par le pouvoir que de Dieu tient,
Vieux et jeunes de toute sorte.
Tout vient de Dieu, tout Lui revient.


LA MORT

Suivez mes pas, religieuse !
De votre vie faut rendre compte.
Si vous ne fûtes soucieuse
Des pauvres, vous en aurez honte.
En paradis point on ne monte
Fors par degrés de charité.
Comprenez bien : à votre compte
Ce qu'avez fait sera porté.

LA RELIGIEUSE

J'ai fait partout ce que j'ai pu
Aux pauvres, selon leur venue,
J'en ai pansé, j'en ai repu,
Non si bien que j'étais tenue.
Mais si faute m'est advenue
Dieu me pardonne cette faute.
Sa grâce à tous Il distribue.
Il n'est si juste qui ne faute.


LA MORT

Oyez ! oyez ! vous fais savoir
Que cette maudite sorcière
A fait mourir et a fait choir
Plusieurs gens de mainte manière !
Est condamnée la meurtrière
A mourir ! Ne vivra plus guère !
Je la mène en son cimetière.
C'est belle chose de bien faire.

LA SORCIÈRE

Mes bonnes gens, ayez pitié
De moi, bien que sois pècheresse !
Et me faites, par amitié,
Don de patenôtre ou de messe.
J'ai fait du mal en ma jeunesse
Et me faut maintenant payer.
Que Dieu me garde en ma détresse !
Nul n'échappe à Sa volonté.


LA MORT

Dieu aime bien femmes dévotes
Qui ont la conscience nette
Mais il déteste les bigotes
Qui ont chaperon sans cornette
Comme certaines sœurs collettes.
Ces femmes, par hypocrisie,
Pèchent gravement en cachette
Mais tromper Dieu ne peuvent mie.

LA BIGOTE

Me suis montrée en vérité
Souvent meilleure que n'étais.
Parfois, ayant bien déjeuné,
Faisais croire que je jeûnais,
Et dans ma bouche marmottais
Sans dire une seule oraison.
Aussi, je prie Dieu, s'il lui plaît,
D'avoir mon âme en sa maison.


LA MORT

Allons, Margot ! passez devant !
Pourquoi restez-vous en arrière ?
Vous devriez être en avant
Et danser la toute première !
Quelle allure ! Quelle manière !
Et où donc est votre marotte ?
Ne sert de rien mine peu fière
Car c'est votre dernière note.

LA FOLLE

Femmes coquettes et jolies
écoutez ce que je vous dis :
Laissez sur l'heure vos folies
Car vous mourrez, sans contredit.
Si j'ai mal fait, si j'ai mal dit
De ceux qui demeurent, pardon
Requiers, et de Dieu paradis.
Ne puis demander plus beau don.


LA REINE MORTE

J'ai été reine couronnée
Et plus que toute autre étais crainte,
Je suis ici aux vers donnée
Après que de mort fus atteinte.
Sur la terre je suis contrainte
D'être couchée à la renverse,
C'est pourquoi dure est ma complainte.
Celle qui va droit point ne verse.

Vous qui me regardez, prenez
Exemple pour votre profit
Et de mal faire vous gardez.
Je n'en dis plus, cela suffit.
Autrement, Celui qui vous fit,
Quand Il voudra vous défera :
Défaits étiez quand Il vous fit.
Le bienfait bonheur donnera.


LE RÉCITANT

O vous, seigneurs, vous aussi, dames
Qui contemplez cette peinture,
Songez à prier pour les âmes
De ceux qui sont en sépulture.
Mort atteint toute créature.
Allez, venez, bientôt mourrez
Brève est la vie et point ne dure
Mais vos bienfaits retrouverez.

Jadis furent comme vous êtes
Ceux qui dansent de façon telle,
Allant, parlant, comme vous faites.
Des morts on n'a plus de nouvelles,
Ne valent pas plus que prunelle
Pour leurs amis ou héritiers ;
Seuls comptent l'or et la vaisselle.
Ayez pitié des trépassés !


Puisqu'il est vrai que la mort est certaine
Et plus que tout, terrible et douloureuse,
Qu'aucune chose n'est moins incertaine
Puisqu'en est l'heure horrible et angoisseuse,
Qu'elle est si brève et partant périlleuse
Las ! notre vie en ce val misérable,
Il m'est avis que le plus convenable
Est qu'il nous faut alors entièrement
Mettre à nos pieds ce monde méprisable
Pour bien mourir et vivre longuement.

Doit abandonner toute joie mondaine
Et mener vie humble et religieuse.
Qui veut monter à la très souveraine
Cité des cieux qui tant est glorieuse.
Doit la contempler toujours l'âme heureuse
Qui aime Dieu et hait l'œuvre du diable,
Suivre les bons, être à tous charitable,
Se confesser souvent, dévotement,
Et messe ouïr, qui tant est profitable
Pour bien mourir et vivre longuement.


Bien trop s'abuse l'homme quand il mène
Par orgueil une vie ambitieuse,
Quand il sait bien que la mort tout emmène
Qui vient souvent soudaine, impétueuse.
Doit méditer la Passion piteuse
Du Rédempteur et la peine effroyable
D'enfer sans fin qui est inénarrable,
Le jour hâtif du divin jugement
Et ses péchés : chose sage et notable
Pour bien mourir et vivre longuement.

Mortelle femme et âme raisonnable
Si après mort ne veux être damnable
Dois chaque jour, une fois seulement,
Envisager ta fin abominable
Pour bien mourir et vivre longuement.


Je connais que Dieu m'a formée
Et faite en sa digne semblance,
Je connais que Dieu m'a donné
Ame, sens, vie et connaissance,
Je connais qu'à juste balance
Selon mes faits jugée serai,
Je connais tout, mais je ne sais
Connaître d'où vient ma folie :
Car je sais bien que je mourrai,
Pourtant n'amende point ma vie.

Je connais qu'en grand-pauvreté
Vins sur terre et naquis d'enfance,
Je connais que Dieu m'a prêté
Tant de biens en grande abondance,
Je connais qu'avoir ni puissance
Avecques moi n'emporterai,
Je connais que tant plus aurai
Plus dolente quitterai vie,
Je connais tout cela pour vrai,
Pourtant n'amende point ma vie.


Je connais qu'ai déjà passé
Grand-part de mes jours sans doutance,
Je connais que j'ai amassé
Péchés et peu fait pénitence,
Je connais que par ignorance
M'excuser point je ne pourrai,
Je connais que trop tard viendrai
Quand l'âme sera départie
Pour dire : je m'amenderai,
Pourtant n'amende point ma vie.

Prince, pour moi j'ai très grand-peur
Car moi qui les autres châtie
Le pire ai fait pour mon malheur.
Pourtant n'amende point ma vie !


Sur ce cheval hideux et pâle
La Mort suis, fièrement assise.
Il n'est beauté que je ne hale,
Soit vermeille, soit blanche ou grise.
Mon cheval court comme la bise,
Et en courant Mort rue et frappe
Et je tue tout, car c'est ma guise :
Tous vivants tombent en ma trappe.

Je passe par monts et par vaux,
Ne suivant ni chemin ni sente,
Je prends, par villes et châteaux,
Mon tribut, mon cens et ma rente
Sans donner délai ni attente,
Ni jour, ni heure, ni demie.
Devant moi faut qu'on se présente.
A tous vivants je prends la vie.


Enfer sait bien quelle tuerie
Je fais de gens, car pas à pas
Me suit. Et de ma boucherie
Il avale maints gros repas.
Quand je besogne il ne dort pas :
De moi il sait que proie aura
D'aucuns qui ne s'en doutent pas.
S'en garde qui garder voudra.

Toujours me suit, je sais pourquoi :
De ceux qui meurent de mon dard,
- Ils sont sans nombre, croyez-moi ! -
Enfer a la plus grande part.
Paradis n'en a pas le quart
Ni la dime. On lui ferait tort
Très grand s'il n'avait sans retard
L'homme pécheur quand il est mort.


Je considère ma pauvre humanité
Et comme en pleurs je suis venue sur terre,
Je considère ma grand-fragilité
Et mon péché qui trop le cœur me serre,
Je considère que mort me fera guerre,
Je ne sais l'heure, pour me ravir la vie,
Je considère que l'ennemi m'épie :
La chair, le monde me guerroient très fort,
Je considère que tout cela finit
Par me livrer sans fin de mort à mort.

Je considère les tribulations
De ce vil siècle dont la vie n'est pas nette,
Je considère les mille passions
Dont la pauvre créature est sujette,
Je considère la sentence parfaite
Du vrai juge sur les bons et mauvais,
Je considère que plus vis, pire vais,
Et ma conscience en a bien du remords,
Je considère des damnés les méfaits :
Sont tous livrés sans fin de mort à mort.


Je considère que les vers mangeront
Mon corps dolent... c'est chose épouvantable !
Je considère ce que pécheurs feront
Quand viendra le jugement redoutable.
O douce Vierge, sur toutes délectable,
Ayez merci de moi en la journée
Qui est pour moi soudaine et redoutée,
Et conduisez ma pauvre âme à bon port,
Car à vous seule mon cœur l'a vouée
Pour la garder sans fin de mort à mort.

Prince du Ciel, votre humble créature
Vous crie merci et vous supplie très fort
Que de la peine qui à jamais dure
La défendiez sans fin de mort à mort !


Ici finit la danse macabre des femmes
Toute historiée et illustrée
De plusieurs personnages et beaux dits
Et du vieux français adaptée.

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