Yvon: La danse des Hommes, 1977

Dette er moderne oversættelse / gendigtning forfattet af Anne-Marie og Jacques-Paul-Sosthène Yvon.

Den oprindelse tekst blev udgivet af Guy Marchant i 1486. Teksten, der bringes her, er en oversættelse af kolofon, latinske tekster, ballader og især: Mændenes dans fra La Danse Macabre.

Tak til Johnatan Marin for transskribering af teksten.

Ce présent livre
est appelé Miroir salutaire
pour toutes gens et de tous états,
et est de grande utilité et récréation
pour plusieurs enseignements,
tant en latin comme en français,
qu'il contient,
ainsi composé pour ceux
qui désirent acquérir leur salut
et qui le voudront avoir.


Apprenez, vous tous qui regardez cette danse,
ce que valent rang, gloire et richesses.
Vous êtes tous destinés à une mort prochaine,
comme vous le voyez en cette danse macabre.

La mort est la loi commune
qui n'épargne aucun rang.
Mort est cruelle. Mort est méchante.
Mort n'épargne personne et à tous impose même loi.
Elle emporte avec elle le pauvre comme le roi.


LE RÉCITANT

O créature raisonnable
Qui désires vie éternelle,
Tu as ci doctrine notable
Pour bien achever vie mortelle :
La danse macabre s'appelle
Que chacun à danser apprend.
A homme et femme est naturelle.
Mort n'épargne petit ni grand.

En ce miroir chacun peut lire
Qu'il lui convient ainsi danser.
Sage est celui qui bien s'y mire.
Le mort fait le vif avancer.
Tu vois les plus grands commencer
Car il n'est nul que mort n'enferre.
C'est piteuse chose y penser.
Tout est fait de même matière.


L'homme toujours avec le temps s'en va passant.
C'est son destin : et toujours,
quelle que soit sa condition, il meurt ;
il vient au monde nu et s'en retourne nu.
Il pourrit dans la terre, manifestant ainsi
qu'il est fait de limon,
et, misérablement, il retombe en poussière.
A lui les biens du monde, mais il n'en jouit qu'un temps.
Il est riche au matin et, le soir, sera pauvre.


LE PREMIER MORT

Vous qui, par divine sentence,
Vivez en des états divers,
Vous danserez tous cette danse
Une fois, bons comme pervers.
Ainsi seront mangés des vers
Vos corps. Hélas ! regardez-nous
Morts, pourris, puants, découverts.
Tels nous sommes, tels serez-vous.

LE DEUXIÈME MORT

Dites-nous pour quelles raisons
Vous ne pensez point à mourir,
Quand la mort va en vos maisons
Chaque jour l'un de vous querir
Sans qu'on vous puisse secourir.
C'est mal vivre n'y point penser
Et trop grand danger de périr !
Force est qu'il faille ainsi danser.


LE TROISIÈME MORT

Entendez ce que je vous dis,
Jeunes et vieux, petits et grands
De jour en jour, selon les dits
Des sages, vous allez mourant
Car vos jours vont diminuant.
C'est pourquoi tous trépasserez,
Vous qui vivez, avant cent ans.
Las ! cent ans seront tôt passés !

LE QUATRIÈME MORT

Avant que cent ans soient passés
Tous les vivants, comme tu dis,
Ce pauvre monde auront laissé
Pour l'enfer ou le paradis.
Mais, mon compagnon, je te dis,
Il est peu de gens qui aient cure
Des trépassés ou de nos dits :
Laissent leur vie à l'aventure !


La mort fait du seigneur l'égal du serf,
du roi l'égal du laboureur,
entraînant dans une même condition des êtres si divers.

LE PAPE

Je vais mourir, la mort est sûre.
Rien ne l'est davantage, même si je ne sais pas
son heure ni le temps qui me reste.
Je vais mourir.

L'EMPEREUR

Je vais mourir. Qu'irais-je aimer
la promesse d'une fin amère ?
Quelle vanité ce serait !
Je vais mourir.


LE MORT

Vous qui vivez, certainement
Tôt ou tard ainsi danserez.
Mais quand ? Dieu le sait seulement.
Avisez comment vous ferez.
Seigneur pape, commencerez,
Comme le plus digne seigneur :
En ce point honoré serez.
Aux grands maîtres est dû l'honneur.

LE PAPE

Las ! faut-il que danse je mène
Le premier, moi, Dieu sur la terre ?
J'ai eu dignité souveraine
En l'église, comme saint Pierre.
Faut-il qu'ainsi mort me requière ?
Si tôt mourir point ne pensais,
Mais la mort à tous mène guerre.
Peu vaut honneur si tôt passé !


LE MORT

Et vous, le nonpareil du monde,
Prince et seigneur, grand empereur,
Vous faut laisser pomme d'or ronde,
Armes, sceptre et tous vos honneurs.
Ne vous laisserai pas derrière :
Votre seigneurie doit finir.
J'emporte tout ; c'est ma manière.
Les fils d'Adam doivent mourir.

L'EMPEREUR

Ne sais devant qui j'en appelle
Contre mort, de moi souveraine.
Me faut munir de pic, de pelle
Et d'un linceul ; ce m'est grande-peine.
Sur tous j'ai eu grandeur mondaine
Et mourir me faut pour tout gage.
Qu'en est-il de puissance humaine ?
Les grands ne l'ont pas davantage.


O dureté de la condition humaine !
La mort ne dépend pas du bon plaisir de l'homme.

LE CARDINAL

Je vais mourir. Rien n'arrête la mort.
Où que je porte mes pas mon sort est arrêté.
Je vais mourir.

LE ROI

Je vais mourir, rejoignant aujourd'hui
les rangs des trépassés.
Si je n'ai pas connu la mort, la voici qui vient.
Je vais mourir.


LE MORT

Vous faites l'ébahi, ce semble,
Cardinal ! Sus ! Et vivement
Suivons les autres tous ensemble !
Point ne sert ébahissement.
Vous avez vécu hautement
Et vous plaisiez dans les honneurs,
Agréez cet ébattement.
Raison se perd en la grandeur.

LE CARDINAL

J'ai bien sujet de m'ébahir
Quand de si près je me vois pris.
La mort est venue m'assaillir.
Plus n'aurai vair ni petit-gris.
Chapeau rouge, chape de prix
Me faut laisser en grand-détresse,
Mais je ne l'avais pas appris.
Toute joie finit en tristesse.

LE MORT

Venez, noble roi couronné,
Au renom de force et prouesse.
Jadis vous fûtes entouré
De grand-pompe et de grand-noblesse !
Mais maintenant, toute hautesse
Laisserez. Vous n'êtes pas seul.
Peu garderez de vos richesses :
Le plus riche n'a qu'un linceul.

LE ROI

Je n'ai point appris à danser
Cette danse aux accents sauvages.
Hélas ! on peut voir et penser
Que vaut orgueil, force ou lignage !
Mort détruit tout : c'est son usage,
Aussi vite petit que grand.
Qui moins se prise plus est sage.
Cendre serons fatalement.


Tu es intègre et ton intégrité disparaît.
Tu es grand dans ce monde et ta grandeur n'est plus.
Tu as été fort et tes forces tombent avec la mort.

LE LÉGAT

Je vais mourir. Celui qui vit encore
peut bien chercher où courir,
il lui faut dire avec moi :
je vais mourir.

LE DUC

Je vais mourir,
parole dure au misérable
mais douce au bienheureux.
La mort succède à la vie.
Je vais mourir.


LE MORT

Légat, vous êtes arrêté.
Je vous le dis : hors n'irez mie.
Tenez-vous là et apprêtez
A bien mourir. Vous certifie
Que mort aujourd'hui vous défie.
Entendez-le : c'est votre affaire.
Qu'en longue vie nul ne se fie,
Volonté de Dieu nous faut faire.

LE LÉGAT

Du pape j'avais la puissance
Et hormis cet empêchement
J'allais comme légat en France.
Mais il me faut faire autrement.
Je vais mourir ; quand, où, comment,
Ni en quel lieu, je ne sais pas.
Mon Dieu, lui, le sait seulement.
La mort suit l'homme pas à pas.


LE MORT

Très noble duc, renom avez
D'avoir fait, par votre prouesse,
Partout où vous êtes trouvé,
Beaux faits d'armes et de noblesse.
Montrez ici votre hardiesse
Et dansez pour gagner le prix.
Oui, tous les hommes la mort presse.
Grands souvent sont les premiers pris.

LE DUC

Par mort suis assailli très fort
Et tour ne sais pour me défendre.
Le fort et le faible la mort,
Je le vois, s'efforce de prendre.
Que me faut-il faire ? L'attendre
Patiemment et de bon gré ?
Pour ses bienfaits grâce à Dieu rendre ?
Haut état n'est pas assuré.


Il ne reste plus rien de notre vie.
Le temps qui passe et l'heure dernière
emportent tout.

LE PATRIARCHE

Je vais mourir.
Poussière, à la poussière retournerai.
Par où j'ai commencé, je finis.
Je vais mourir.

LE CONNÉTABLE

Je vais mourir, à mon tour.
Et d'autres me suivront.
Je ne serai ni le dernier ni le premier.
Je vais mourir.


LE MORT

Patriarche, figure amère
Ne vous pourra faire acquitter :
La double croix qui vous est chère
Un autre aura, c'est équité.
Ne pensez plus à dignité.
Jamais ne serez pape à Rome.
Pour rendre compte êtes cité.
Folle espérance déçoit l'homme.

LE PATRIARCHE

Bien perçois que mondain honneur
M'a déçu ; je le donne à voir.
Mes joies se changent en douleur.
A quoi bon tant d'honneur avoir ?
Trop haut monter n'est pas savoir.
Hauts états tentent gens sans nombre
Mais peu veulent s'apercevoir
Qu'à haut monter le faix encombre.


LE MORT

C'est de mon droit que je vous gagne.
A la danse, beau connétable !
Les plus forts, comme Charlemagne,
Mort prend ; c'est chose véritable.
Rien n'y fait, ni air effroyable
Ni fortes armes en cet assaut :
D'un seul coup j'abats le plus stable.
Quant mort attaque, arme ne vaut.

LE CONNÉTABLE

J'avais encore intention
D'assaillir château, forteresse,
Et gens mettre à sujétion,
En acquérant honneur, richesse.
Mais je vois que toute prouesse
Mort met à bas; c'est grand dépit.
Tout lui est un : douceur, rudesse.
Contre la mort n'est nul répit.


Mille images assaillent l'âme du moribond.
La mort est moins pénible que l'attente de la mort.

L'ARCHEVÊQUE

Je vais mourir, moi, le prélat.
Crosse, sandales, mitre,
que je le veuille ou non, je les quitte.
Je vais mourir.

LE CHEVALIER

Je vais mourir, moi, le chevalier.
Vainqueur aux combats de la guerre,
je n'ai pas appris à vaincre la mort.
Je vais mourir.


LE MORT

Ne jetez la tête en arrière,
Archevêque ! Venez plus près.
Craignez-vous que je ne vous ferre ?
N'en doutez pas, vous me suivrez.
La mort n'est-elle pas auprès
De tous les hommes, côte à côte ?
Payer convient dettes et prêts.
Il faut rendre comptes à l'hôte.

L'ARCHEVÊQUE

Las ! je ne sais où regarder
Tant cette mort grand-peur me fait !
Où fuirai-je pour me garder ?
Certes, qui bien la connaîtrait
Hors de raison ne sortirait.
Plus n'habiterai chambre peinte !
Mourir me convient, c'est un fait.
Mais quand le faut, c'est grand-contrainte.


LE MORT

Vous qui, entre les grands barons,
Avez eu renom, chevalier,
Oubliez trompettes, clairons,
Et me suivez sans sommeiller.
Les dames aimiez réveiller,
En faisant danser long bâton ;
A autre danse il faut veiller.
Ce qu'uns font, autres le défont.

LE CHEVALIER

J'ai été bien considéré
En plusieurs faits, et bien famé,
Des grands et des petits prisé
Et aussi des dames aimé,
Jamais je ne fus diffamé
En la cour d'un seigneur notable,
Mais à ce coup suis tout pâmé.
Dessous le ciel n'est rien de stable.


L'homme né de la femme éprouve,
en sa vie brève, tourments à satiété.
Comme une fleur, il naît, puis se fane,
il passe comme une ombre fugitive
et jamais ne reste dans le même état.

L'ÉVÊQUE

Je vais mourir, moi, l'évêque.
Mon anneau que les foules vénéraient,
Plus ne me sert.
Je vais mourir.

L'ÉCUYER

Je vais mourir.
Je suis de sang noble,
mais ma naissance ne m'obtient nul sursis.
Je vais mourir.


LE MORT

Tantôt cette crosse perdrez ;
Des biens du monde et de nature,
Évêque, pour vous c'en est fait
Nonobstant votre prélature.
Votre sort est à l'aventure.
De vos sujets faut rendre compte,
A chacun Dieu fera droiture.
Point n'est sûr celui qui tant monte.

L'ÉVÊQUE

Mon cœur ne se peut réjouir
Des nouvelles que mort m'apporte :
Dieu voudra mes comptes ouïr,
Cela surtout me déconforte.
Monde aussi peu me réconforte
Qui tous à la fin déshérite.
Il retient tout, nul rien n'emporte
Car tout passe fors le mérite.


LE MORT

Avancez-vous, gent écuyer
Qui des danses savez les tours.
Lance et écu hier vous portiez,
Aujourd'hui finirez vos jours.
Il n'est rien qui dure toujours.
Point ne pensez à fuir, dansez.
Vous ne pouvez avoir secours.
Pour tromper mort, nul n'a succès.

L'ÉCUYER

Puisque mort me tient en ses lacs
Au moins que je puisse un mot dire :
Adieu, plaisir et joie, hélas !
Adieu dames, plus ne puis rire.
Pensez à l'âme qui désire
Repos. Ne vous souciez tant
Du corps qui tous les jours empire.
Tous nous devons mourir, mais quand ?


Souviens-toi de ta mort, de la mort du Christ,
souviens-toi des tromperies du monde,
de la gloire du ciel et des peines de l'enfer.

L'ABBÉ

Je crois que mon Rédempteur vit,
que je ressusciterai au dernier jour
et verrai dans ma chair
Dieu, mon Sauveur.

LE BAILLI

Je vais mourir, moi, le juge,
qui ai châtié tant de gens.
Le jugement de la mort me fait peur.
Je vais mourir.


LE MORT

Abbé, venez çà, vous fuyez ?
Ne prenez pas mine ébahie,
Il convient que la mort suiviez,
Bien que l'ayez souvent haïe.
A Dieu l'abbaye commendez
Qui gros et gras vous a nourri.
Au tombeau bientôt descendrez.
Le plus gras est premier pourri.

L'ABBÉ

De ceci point n'eusse eu l'envie
Mais le pas convient de passer.
Las ! que n'ai-je en toute ma vie
Vécu sans la règle fausser !
Gardez-vous de trop embrasser,
Vous qui vivez en ce moment,
Si vous voulez bien trépasser.
Trop tard est-on sage en mourant !


LE MORT

Bailli qui connaissez justice
Haute et basse, et en mainte guise,
Pour pratiquer toute police,
Venez tantôt à cette assise.
Je vous ajourne de mainmise
Pour rendre compte de vos faits
Au Grand Juge qui chacun prise.
Tout un chacun porte son faix.

LE BAILLI

Par Dieu, voici dure journée !
De ce coup ne m'étais gardé.
Hélas ! ma chance est bien tournée !
J'étais parmi juges loué,
Mort me fait ma joie ravaler
Car m'ajourne sans nul appel.
Je ne vois comme échapper.
Contre mort il n'est point d'appel.


La mort donne au corps un aspect repoussant,
lui ôte matière et couleur
et ne livre aux vers que charogne puante.

L'ASTROLOGUE

Je vais mourir, moi, le savant.
Mais que m'a enseigné la science sinon
que contre la mort toute précaution est vaine ?
Je vais mourir.

LE BOURGEOIS

Je vais mourir,
moi qui comptais vivre longtemps.
Voici peut-être mon dernier jour.
Je vais mourir.


LE MORT

Maître, malgré vos yeux fixés
Au ciel, malgré votre savoir,
La mort ne pouvez retarder :
Astrologie n'a nul pouvoir.
Toute la généalogie
D'Adam, qui fut le premier homme,
Mourra, nous dit théologie.
Tous faut mourir pour une pomme.

L'ASTROLOGUE

Science pas plus que degrés
Ne me donnent protection
Maintenant je n'ai que regrets,
De mourir ai confusion :
C'est l'ultime conclusion.
Je n'ai plus rien pour faire livre,
Je perds toute réflexion.
Pour bien mourir il faut bien vivre.


LE MORT

Bourgeois, venez donc sans tarder !
Vous n'avez avoir ni richesse
Qui vous puisse de mort garder.
Si des biens dont eûtes largesse
Avez bien usé, c'est sagesse.
Tout vient d'autrui, à autrui passe.
Fol est qui d'amasser ne cesse :
On ne sait pour qui on amasse.

LE BOURGEOIS

Grand mal me fait si tôt laisser
Rentes, maisons, cens, nourriture.
Mort, tu fais riches rabaisser,
Pauvres aussi, c'est ta nature.
Sage n'est pas la créature
D'aimer trop les bien qui demeurent
Au monde et sont siens de droiture.
Les riches volontiers ne meurent.


Tu es savant,
mais ta science s'évanouit avec la mort.
Les richesses dont tu étais comblé
fondent en un moment.

LE CHANOINE

Je vais mourir. A quoi bon ornements,
vêtements de lin, coussins de plume ?
Je vais mourir.

LE MARCHAND

Je vais mourir. Je me savais mortel
mais j'aimais bien ce monde.
Maintenant, je m'en détourne et je puis dire :
je vais mourir.


LE MORT

Sire chanoine prébendé,
Plus n'aurez distribution
Ni argent, plus n'en attendez.
Prenez-en consolation.
Pour toute rétribution
Il vous convient mourir sur l'heure.
Point n'aurez de rémission.
La mort vient sans dire son heure.

LE CHANOINE

Ceci bien peu me réconforte.
Prébendé fus en mainte église
Mais plus que moi la mort est forte,
Elle emmène tout à sa guise.
Blanc surplis et aumusse grise
Me faut laisser et à mort rendre.
Que vaut gloire si tôt remise ?
A bien mourir chacun doit tendre.


LE MORT

Marchand, venez de ce côté !
Maint pays avez parcouru,
Naguère, à cheval et à pied,
Vous n'en serez plus retenu,
Voici votre dernier voyage.
Il vous faut par ici passer,
D'aucun souci n'aurez plus charge.
Tel convoite qui a assez.

LE MARCHAND

J'ai passé par mont et par val
Pour marchander où je pouvais,
Fort longtemps, à pied, à cheval,
De tout mon pouvoir achetais.
A présent, je perds toute joie.
Mon gain est fait. Las ! mort me tient.
Il faut garder la juste voie.
Qui trop embrasse peu étreint.


La mort n'épargne personne :
le sage Caton est mort et Socrate, lui-même,
a succombé, nous rapporte l'Histoire.

LE MAÎTRE D'ÉCOLE

Je vais mourir, moi, le maître d'école.
Tous les hommes ont une fin, je le sais ;
la mienne est survenue bien vite !
Je vais mourir.

L'HOMME D'ARMES

Les hommes courageux
montrent plus de mépris pour la mort
que de haine pour la vie.
C'est folie de craindre
ce que l'on ne peut éviter.


LE MORT

Il est des hommes estimés,
Du siècle et en religion,
Qui toutefois, certes, sont nés
De gens de basse extraction.
Savoir et éducation
De vous reçus tels les ont faits.
Or mourrez, vous ; conclusion :
Homme par mort est tôt défait.

LE MAÎTRE D'ÉCOLE

Grammaire est science sans fable,
Et de toute autre elle est la clé
Aux jeunes enfants convenable.
Sans elle, soyez assuré
Que sciences autres n'ont cure
De pénétrer l'entendement.
Ainsi veulent Dieu et Nature :
A tout il faut commencement.


LE MORT

Sur coursier ni cheval de prix
Homme d'armes ne monterez
Plus, puisque la mort vous a pris.
Songez à ce que vous ferez :
Le monde bientôt laisserez,
N'espérez plus courir la lance !
Regardez-moi : tel vous serez.
Jeu de mort mène à violence.

L'HOMME D'ARMES

Adieu, le service du roi
Que je faisais soir et matin !
Par mort suis pris en désarroi.
Sans répit jusques à demain
A cette danse, par la main,
Je suis mené piteusement.
Mort y contraint tout être humain.
Mourir faut, on ne sait comment.


Mort et jugement, ténèbres de l'enfer
et lumière du Paradis sont enracinés
au plus profond du cœur de l'homme.

LE CHARTREUX

Je vais mourir, moi, le vieil homme.
Voici que mon temps est fini.
Déjà s'ouvrent pour moi les portes de la mort.
Je vais mourir.

LE SERGENT

Je vais mourir,
moi que chacun se plaît à regarder :
la mort n'épargne ni la parure ni la beauté.
Je vais mourir.


LE MORT

Homme d'armes, baissez la tête !
Allez, sans faire résistance,
Pour vous, ici, plus de conquête !
Vous aussi, homme d'abstinence,
Chartreux, prenez-en patience.
De vivre plus n'ayez mémoire,
Faites-vous valoir à la danse.
Sur tout homme mort a victoire.

LE CHARTREUX

Je suis au monde déjà mort.
Aussi de vivre ai moins envie,
Alors que chacun craint la mort,
Puisque ma chair est assouvie.
Plaise à Dieu que l'âme ravie
Soit aux cieux après mon trépas !
C'est tout néant que cette vie :
Tel est ce jour, et demain pas.


LE MORT

Sergent qui portez cette masse,
Je vois que vous vous rebellez !
En vain vous faites la grimace,
Pour offense en justice allez.
Par mort vous êtes appelé :
Qui lui résiste se déçoit.
Les plus forts sont tôt ravalés.
Il n'est fort qui assez fort soit.

LE SERGENT

Moi qui suis royal officier,
Comment m'ose la mort frapper !
Je remplissais mon office, hier,
Aujourd'hui, mort me vient happer.
Je ne sais par où m'échapper,
De tous côtés me voici pris,
Malgré moi me laisse attraper.
Dure est mort à l'homme surpris.


Ta vie est courte et tu as tort d'en jouir,
oubliant qu'elle n'est qu'une brise légère
et que de tous côtés la mort te guette.

LE MOINE

Les jours de l'homme sont courts
et le nombre des mois de sa vie,
tu le connais, Seigneur. C'est Toi
qui as fixé les limites de son existence :
nul ne peut les dépasser.

L'USURIER

Je vais mourir, moi, l'homme riche.
Ni mon or ni mes biens
ne peuvent m'obtenir de sursis.
Je vais mourir.


LE MORT

Allons, maître, il vous faut passer !
N'ayez souci de vous défendre,
Hommes plus n'épouvanterez.
A vous, moine ! Sans plus attendre,
A l'évidence il faut vous rendre.
Tantôt aurez la bouche close.
Homme n'est rien que vent et cendre,
Las ! vie d'homme est bien peu de chose !

LE MOINE

J'aimerais bien mieux encore être
Au cloître et faire mon service :
C'est lieu dévot et de saints aîtres.
Or j'ai, dans ma folle malice,
Au temps passé commis maint vice
Dont je n'ai pas fait pénitence
Assez. Que Dieu me soit propice !
N'est pas toujours joyeux qui danse !


LE MORT

Usurier au cœur déréglé,
Venez çà et me regardez !
D'usure êtes tant aveuglé
Que pour argent gagner ardez.
Mais bien attrapé vous serez
Car si Dieu, qui est merveilleux,
N'a pitié de vous, tout perdrez.
Tout perdre est un coup périlleux.

L'USURIER

Me faut-il donc si tôt mourir ?
Ce m'est fort grand-peine et souffrance,
Et ne me peuvent secourir
Mon or, mon argent, ma puissance.
Je vais mourir, la mort s'avance,
Mais ce me déplaît, somme toute.
J'ai eu mauvaise accoutumance.
Tel a bons yeux qui ne voit goutte.

L'HOMME PAUVRE

Usure est très mauvais péché,
Comme chacun dit et raconte,
Pourtant cet homme, qui, touché
Par la mort ne sait n'en tient compte !
Même l'argent qu'en ma main tiens
Encore à usure me prête !
En rendre compte il devra bien.
N'est pas quitte qui a des dettes.


Combien les hommes seraient heureux
s'ils songeaient toujours au Dieu éternel
et s'ils craignaient la mort !

LE MÉDECIN

Je vais mourir, moi, le médecin.
La médecine ne me peut sauver,
malgré toutes ses drogues.
Je vais mourir.

LE DÉBAUCHÉ

Je vais mourir. La volupté
pécheresse ne peut me retenir
ni la débauche prolonger mes jours.
Je vais mourir.


LE MORT

Médecin, avec votre urine,
Vous vous voyez ci quémandé.
Jadis connaissiez médecine
Assez pour pouvoir commander.
Or vous vient la mort demander :
Comme chacun vous faut mourir,
Vous ne pouvez y échapper.
Malin qui saurait s'en guérir !

LE MÉDECIN

Depuis longtemps l'art de physique
Avec grande ardeur étudie,
Science avais avec pratique
Pour guérir mainte maladie,
Mais ne connais nul traitement
Plus ne vaut herbe ni racine,
Qu'en autre remède assurément.
Contre mort n'y a médecine.


LE MORT

Gentil amoureux sympathique
Qui vous croyez de grand-valeur,
Vous êtes pris, la mort vous pique.
Laisserez monde avec douleur,
Trop l'avez aimé, c'est folie.
La mort avez peu regardée.
Vos couleurs seront tôt ternies :
Beauté n'est qu'image fardée !

LE DÉBAUCHÉ

Hélas ! il n'y a nul secours
Contre mort ! Adieu, amourettes !
Trop tôt va jeunesse à décours.
Adieu, chapeaux, bouquets, fleurettes !
Adieu, amants et pucelettes,
Souvenez-vous de moi souvent
Et vous mirez, si sages êtes.
Petite pluie abat grand vent.


Heureux l'homme qui a mené une vie tranquille
et dont les jours heureux se sont achevés
par une mort sereine.

L'AVOCAT

Je vais mourir, gorgé de vin et
de bons repas. J'ai joui de la vie
et je ne puis que dire :
je vais mourir.

LE MÉNESTREL

Je vais mourir.
Moi qui suis la joie même,
je n'ai plus longtemps à rire.
Je quitte les joies de ce monde.
Je vais mourir.


LE MORT

Avocat, sans long procès faire,
Venez votre cause plaider.
Bien avez su les gens attraire,
Autrefois, et le vrai farder.
Nul conseil ne vous peut aider.
Au Grand Juge vous faut venir,
En vérité, vous le savez.
Bon fait justice prévenir.

L'AVOCAT

C'est bien droit que raison se fasse
Et je ne sais trouver défense :
Contre mort n'est répit ni grâce,
Nul n'appelle de sa sentence.
J'ai trompe autrui, quand j'y pense,
Et crains fort d'en être puni.
Terrible est le jour de vengeance.
Dieu rendra tout à juste prix.


LE MORT

Ménestrel qui danses et notes
Savez et avez beau maintien,
Pour réjouir les sots et sottes,
Vous faut montrer, puisque vous tiens,
A tous ceux-ci un tour de danse.
Qu'en dites-vous ? Allons-y bien !
Refuser ne vous vaudra rien.
Maître doit montrer sa science.

LE MÉNESTREL

De danser ainsi n'eusse cure !
Certes, malgré moi, je m'y mêle,
Car la mort est peine bien dure !
J'ai laissé sous le banc ma vielle,
Plus ne cornerai sauterelle
Ni danse autre, mort m'en retient.
Il me faut obéir à elle.
Tel danse et pourtant point n'y tient !


A l'approche de la mort, nulle fuite n'est possible.
Par la loi de nature, l'homme est tenu de payer
le tribut de sa condition mortelle.

LE CURÉ

Je vais mourir. Je découvre
l'immense empire de la mort
qui, devant moi, tend ses filets.
Je vais mourir.

LE LABOUREUR

Je vais mourir,
moi qui suis un pauvre homme.
Je n'emporte rien avec moi.
De ce monde que j'ai méprisé
je m'en vais les mains vides.
Je vais mourir.


LE MORT

Passez, curé, sans plus songer !
Je vois qu'êtes abandonné.
Vifs et morts vous faisaient manger
Mais vous serez aux vers donné,
Vous fûtes jadis ordonné,
Pour autrui miroir exemplaire ;
Selon vos faits serez traité :
A toute peine est dû salaire.

LE CURÉ

Le veuille ou non, faut que me rende.
Il n'est homme que mort n'assaille.
Las ! de mes paroissiens offrandes
Plus je n'aurai, ni funérailles !
Devant le Juge il faut que j'aille
Rendre comptes, avec douleur,
Or ma vie ne fut pas sans faille.
Pardon de Dieu donne bonheur.


LE MORT

Laboureur qui en soins et peine
Avez vécu sans arrêter,
Mourir faut, c'est chose certaine.
Reculer ne vaut, ni lutter.
De mort devez être content
Car de tout souci vous délivre.
Approchez-vous ! je vous attends.
Fol est qui pense toujours vivre.

LE LABOUREUR

La mort ai souhaitée souvent
Mais bien volontiers la fuirais !
J'aimerais mieux, par pluie ou vent,
Être en ma vigne à labourer.
Prendrais encore plus grand plaisir
Car, de peur, je perds tout propos.
Nul de ce pas ne peut sortir ;
Au monde n'est point de repos.


Mort est loi commune aux pauvres et aux rois ;
elle est source de larmes, selon l'Écriture.

LE PROCUREUR

L'union de l'âme et du corps
n'est point sûre : le lien s'en brise
facilement et c'est folie de s'y fier,
car il se rompt au moindre coup.

LE GEÔLIER
Il est mille façons de mourir :
par le fer et la maladie,
dans les flammes et les prisons,
dans les ardeurs de la passion.
Mais tous les moribonds connaissent
devant la mort une même angoisse.


LE MORT

Procureur, venez à la cour
Sur l'heure et soyez avisé
De répondre, par long ou court,
Du cas qui vous est imposé.
De ceci êtes accusé :
N'avoir pas toujours justement
De votre office bien usé.
Méfait exige amendement.

LE PROCUREUR

J'eusse demain reçu deniers
D'un homme qui est en sentence :
Absous l'aurais bien volontiers,
Si j'eusse été à l'audience !
Plus ne m'y faut, hélas ! penser :
Mort m'a surpris en ses embûches
Et je m'y dois bien résigner.
Bien marche droit qui ne trébuche.


LE MORT

En soucis, peines et tourments
Avez gardé prisons, geôlier,
Et fûtes réveillé souvent
Quand dormir en paix vous vouliez.
Vous ne serez plus tourmenté,
Venez danser, sans discuter.
Voici où vous devez veiller :
Il faut mourir quand à Dieu plaît.

LE GEÔLIER

Je gardais de bons prisonniers
De qui je comptais recevoir
Pleine ma bourse de deniers,
Comme paiement pour les avoir
Bien gardés et mon devoir fait
En les soignant loyalement.
Quand on meurt on doit dire vrai :
Dieu sait qui dit vrai ou qui ment.


La vie de l'homme n'est qu'une vallée
de larmes ; notre chair est poussière,
au commencement comme à la fin.

LE PÈLERIN

Certes, nous devons tous mourir,
mais, après la mort, Dieu, le juge suprême,
promet aux justes des merveilles.

LE BERGER

Je ne sais si je dois mourir
aujourd'hui ou demain,
si ce sera chez moi ou dehors.
J'ai bien des raisons d'avoir peur.


LE MORT

Pèlerin, vous avez assez
Entrepris de pèlerinages,
Fatigué êtes et lassé,
On le voit à votre visage.
Voici votre dernier voyage :
Tâchez qu'il vous soit agrément,
La fin couronne tout ouvrage :
Telle est l'œuvre, tel le paiement.

LE PÈLERIN

En tout temps, hiver comme été
Voyager été mon désir.
Or je suis par mort arrêté,
J'en loue Dieu si c'est son plaisir
Et le supplie qu'il me permette
De tous mes péchés confesser
Pour qu'en paix mon âme je mette.
Un jour me fallait tout laisser.


LE MORT

Berger, dansez légèrement,
Ici n'est pas lieu de songer !
Vos brebis sont certainement
Maintenant aux mains d'étrangers ;
Car vous serez, pour abréger,
Tôt passé ; plus ne pouvez vivre.
L'état de l'homme est de changer.
Mort de tous maux l'homme délivre.

LE BERGER

Las ! demeurent en grand danger
Mes brebis aux champs sans pastour !
Loups affamés pour les manger
A cette heure sont alentour
Prêts à leur faire un mauvais tour :
Loups sont mauvais de leur nature,
Sans bruit ils tuent, puis font retour.
Pour tout vivant la mort est sûre.


De sa conception à sa fin,
la chair ne connaît que souffrance ;
née du limon, elle retombe en pourriture.

LE CORDELIER

Je vais mourir, mais où et quand,
je ne le sais. J'ai beau me tourner de tous côtés.
Je vais mourir.

L'ENFANT

Je vais mourir, moi qui suis tout jeune ;
car la jeunesse elle-même est peu de chose.
Je ne peux de la mort me protéger.
Je vais mourir.


LE MORT

Allez, berger, vous avez tort,
Sauvez-vous ! Et vous, cordelier,
Souvent avez parlé de mort
Elle doit moins vous stupéfier,
Point ne faut devant mort bayer.
Il n'est si fort qu'elle n'arrête.
Il fait bon à mourir veiller :
A toute heure la mort est prête.

LE CORDELIER

Qu'est-ce que la vie en ce monde ?
Nul n'y demeure en sureté,
Toute vanité y abonde
Puis vient la mort, c'est vérité.
Mendicité ne me défend,
De mes fautes paierai l'amende
Dieu fait son œuvre en peu de temps
Sage est le pécheur qui s'amende.


LE MORT

Petit enfant tout nouveau-né
Au monde auras peu de plaisance.
A la danse seras mené
Comme autre, car mort a puissance
Sur tous. Du jour de la naissance
Chacun à la mort doit s'offrir.
Fol est qui n'en a connaissance ;
Qui plus vit plus devra souffrir.

L'ENFANT

A, a, a, je ne sais parler
Enfant suis : muette est ma bouche.
Né hier, aujourd'hui m'en vais
Et sitôt dois quitter ma couche.
N'ai point péché mais de peur sue.
Me faut accepter, c'est le mieux.
Volonté de Dieu ne se mue.
Jeunes meurent tout comme vieux.


Sperme d'abord, puis enveloppe odorante
et, enfin, dans la tombe, nourriture pour les vers :
voilà quel est le sort de l'homme.

LE CLERC

Je vais mourir. Aie pitié de moi,
ô Christ, roi de gloire !
Tiens-moi quitte de toutes mes dettes.
Je vais mourir.

L'ERMITE
Je vais mourir,
espérant la vie qui point ne finit
et méprisant celle-ci.
C'est bien ainsi.
Je vais mourir.


LE MORT

Croyez-vous donc mort éviter
En reculant, clerc affolé ?
Plus ne convient vous agiter.
Tel pense souvent haut aller
Qu'on voit aussitôt ravaler.
Acceptez-la ; allons ensemble,
Car rien ne vaut se rebeller :
Dieu tous punit quand bon lui semble.

LE CLERC

Faut-il qu'un jeune clerc servant
Qui au service prend plaisir
Espérant aller de l'avant
Meure si tôt ? C'est déplaisir,
Je ne peux désormais choisir
Autre état, Il faut que je danse.
La mort m'a pris à son loisir.
Fol qui croit faire ce qu'il pense !


LE MORT

Clerc, point ne vous faut refuser
De danser. Vos talents montrez !
Vous n'êtes pas le seul, allez !
Donc point tant ne vous souciez.
Venez après, c'est mon désir,
Homme nourri en ermitage.
Il ne vous convient plus gémir.
Vie n'est pas un sûr héritage.

L'ERMITE

D'une vie dure et solitaire
Mort ne tient compte et ne fait grâce.
Chacun le voit, il se faut taire.
Mais je prie Dieu qu'un don me fasse :
C'est que tous mes péchés efface.
Car suis content de tous ses biens
Dont j'ai usé de par sa grâce.
Qui n'a suffisance n'a rien.

LE MORT

C'est bien dit ; ainsi doit-on dire.
Il n'est que de mort on délivre.
A vie mauvaise est mort bien pire,
Que chacun donc pense à bien vivre.
Dieu pèsera tout à la livre,
Y penser faut soir et matin.
N'est meilleure science en livre.
Il n'est homme sans lendemain.


Toute chose retourne à son origine
et le néant au néant.

LE HALLEBARDIER

Ma vie si brève va bientôt prendre fin.
Pardonne-moi, Seigneur,
et abrège mon angoisse avant que
je ne m'en aille à tout jamais.

LE FOU

Je vais mourir, moi, le fou.
La mort n'accorde la paix
ni au fou ni au sage.
Je vais mourir.


LE MORT

Des bonnes gens de nos villages
Vous avez mangé la poulaille,
Bu le vin et fait grands outrages
Sans payer ni denier ni maille.
Avec votre chapeau de paille
Venez ici, hallebardier !
Vous danserez, vaille que vaille.
Le dernier vaut bien le premier.

LE HALLEBARDIER

J'ai peur de franchir le passage
De mort, quand bien je la regarde.
Qui n'en a crainte n'est pas sage.
Rien ne vaudrait ma hallebarde,
Non, rien, pas même une bombarde,
Si je tentais de me défendre.
Chacun se tienne sur ses gardes.
Quand mort attaque il se faut rendre.


LE MORT

Venez danser selon l'usage,
Fou, mon ami ! Il vous advient
De danser ici comme un sage.
Danser à tout homme convient.
L'Écriture, s'il m'en souvient,
Dit en un lieu à qui comprend :
L'homme s'en va, point ne revient.
Chacune chose à sa fin tend.

LE FOU

Or sont maintenant bon amis
Et dansent d'un commun accord
Plusieurs qui étaient ennemis
Et qui vivaient en désaccord.
Mais ennemis ne seront plus :
Sages et fous ne sont plus qu'un
Dans la mort, quand Dieu l'a voulu.
Tous morts sont d'un état commun.


LE ROI

Mes jours ont décliné comme l'ombre
et, comme le foin, je me suis desséché.
Mais Toi, Seigneur, Tu demeures éternellement.

LE RÉCITANT

Souviens-toi que tu seras poussière et
pâture pour les vers quand tu pourriras
dans la terre glacée. Personne ne jettera
un regard sur tes plaies quand les chiens
eux-mêmes se détourneront de ta chair défaite.


Le Seigneur a créé tous les hommes dans la lumière
pour qu'ils gagnent par leurs mérites les joies du ciel.
Heureux celui qui toujours recherche cette fin
et veille à se garder de tout mal !
Mais heureux aussi le pécheur repentant qui pleure ses fautes !
Hélas ! les hommes vivent sans souci de la mort,
comme si l'enfer n'était qu'une fable.
Le simple bon sens, pourtant,
enseigne que tous les hommes sont mortels
et l'Écriture Sainte révèle les peines de l'enfer.
Malheureux et insensé l'homme qui a vécu sans les redouter !
Mort, il éprouvera les flammes éternelles,
Que tous les hommes cherchent donc à vivre avec sagesse :
ils n'auront pas à craindre les marécages de l'enfer.


LE ROI MORT

Vous tous qui en cette peinture
Voyez danser états divers
Pensez que l'humaine nature
N'est rien autre que viande à vers.
Voyez, moi qui gis a l'envers
J'ai été un roi couronné.
Ainsi serez, bons et pervers,
Tous états sont aux vers donnés.

LE RÉCITANT

L'homme n'est rien, si l'on y pense,
Que vent et chose transitoire.
Chacun le voit par cette danse.
Ainsi, vous qui voyez l'histoire,
Retenez-la bien en mémoire :
A homme et femme met en tête
D'avoir de paradis la gloire.
Heureux qui aux cieux sont en fête !


Méditez-y soir et matin,
Y bien penser est profitable.
Qui vit ce jour mourra demain.
Il n'est rien de plus véritable
Que la mort, ni rien de moins stable
Qu'une vie d'homme, on le voit bien !
Mort n'est nullement une fable
Mais fol jusqu'au bout n'en croit rien.

Or il en est à qui n'en chaut
Comme si n'était paradis
Ni enfer : las ! ils auront chaud !
Les livres des saints de jadis
Nous l'enseignent tous en leurs dits.
Vous qui en cette vie passez,
Agissez bien ; plus ne vous dis.
Bienfait est cher aux trépassés.


Puisqu'il est vrai que la mort est certaine
Et plus que tout terrible et douloureuse,
Qu'aucune chose n'est moins incertaine,
Puisqu'en est l'heure horrible et angoisseuse
Et qu'est si brève et, partant, périlleuse,
Las ! notre vie en ce val misérable,
Il m'est avis que le plus convenable
Est que nous devons tous entièrement
Mettre à nos pieds ce monde méprisable
Pour bien mourir et vivre longuement.

Doit abandonner toute joie mondaine
Et mener vie humble et religieuse
Qui veut monter à la très souveraine
Cité des cieux qui tant est glorieuse.
La contempler doit toujours l'âme heureuse
Qui aime Dieu et hait l'œuvre du diable,
Suivre les bons, être à tous charitable,
Se confesser souvent, dévotement,
Et messe ouïr qui tant est profitable
Pour bien mourir et vivre longuement.


Bien trop s'abuse l'homme quand il porte
Orgueil en lui dans vie ambitieuse,
Quand il sait bien que la mort tout emporte
Qui vient souvent soudaine et merveilleuse.
Doit méditer la Passion piteuse
Du Rédempteur et la peine probable
D'enfer sans fin, qui est inénarrable,
Le jour hâtif du divin jugement
Et ses péchés, toutes choses notables,
Pour bien mourir et vivre longuement.

Homme mortel et âme raisonnable,
Si après mort ne veux être damnable
Tu dois, le jour, une fois seulement,
Considérer ta fin abominable
Pour bien mourir et vivre longuement.

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